Aplanissement de la place et dégagement des perspectives, voies de circulation fortement réduites, accent mis sur la concertation avec les habitants, place accrue au végétal et à la convivialité… la rénovation de la place de la Nation se voulait un modèle de co-conception et de verdissement de la ville.
Sept mois après son inauguration, où en est la Nation ?

 

Par une des seules matinées ensoleillées de février, je pars à la rencontre de Jean-Baptiste Ingold du collectif VertNation, qui nous embarque dans un grand tour végétal du quartier.
VertNation, c’est 100 permis de végétaliser déposés depuis quatre ans, dont 35 à 40 sont réellement actifs aujourd’hui. Le collectif, qui a fait des petits dans les quartiers limitrophes avec plus ou moins de succès (VertCharonne, VertVoltaire…), est aujourd’hui un acteur incontournable de la végétalisation participative dans l’Est parisien.

En pénétrant dans l’avenue Bouvines on a de la chance : on tombe directement sur Florence Fabre, serial végétaliseuse historique de la Nation qui nous salue à sa fenêtre, un pot de fleurs à la main. Devant sa façade entièrement recouverte de lierre (un travail commencé il y a 25 ans ! ), plusieurs pieds d’arbres alignés et rigoureusement entretenus.

La façade végétalisée de Florence

 

Malgré quelques pieds abandonnés (souvent en raison d’un déménagement ou de changement de situation personnelle), l’avenue Bouvines compte définitivement parmi les plus beaux exemples de végétalisation participative : de l’autre côté du trottoir, on ne peut pas rater la composition et le tour en bûches de sapin du pied d’Annette [teaser : on la retrouvera sur la place dans quelques minutes].

En continuant vers la place, face à l’école (où les demandes de permis ont été refusées), le “jardin des balayeurs” est tenu par un égoutier en hommage à sa profession et ses collègues.

Le pied d’arbre d’Annette

Le jardin des balayeurs

 

Puis, au bout de l’avenue, on découvre le nouveau visage de la Nation. Les demandes majoritairement ressorties des consultations avant les travaux (“plus de vert” et “plus de visibilité sur la place”) ont apparemment été satisfaites : un rond central élargi et plus dégagé, 800 m2 de pelouses et 1500 m2 de parterres plantés supplémentaires, la moitié des voies de circulation rendues aux piétons…

On distingue beaucoup mieux la statue de Dalou représentant le triomphe de la République, et les allées sont bien dégagées…

Très vite, de nouveaux usages sont d’ailleurs apparus : “Avant , il n’y avait personne sur la place, à part quelques marginaux qui se cachaient dans les recoins. Aujourd’hui on voit des gens qui initient leurs enfants au vélo, qui s’assoient pour faire un pique-nique ou même qui s’allongent dans l’herbe en été !”

La nouvelle place de la Nation

 

Pourtant, Jean-Baptiste ne décolère pas. Pendant la phase de concertation, VertNation a proposé des carrés potagers. Le projet a été accepté et réalisé par les services de la ville, mais sans lien avec le porteur du projet. À la fin des travaux, l’école du Breuil (école d’horticulture et de paysagisme située dans le bois de Vincennes, ndlr) a repris ces carrés comestibles pour les intégrer à leurs formations pour adultes, mais sans associer les gens du quartier. Résultat : alors qu’au départ ils avaient suscité beaucoup d’enthousiasme parmi les habitants, les carrés sont aujourd’hui à l’abandon, et les collectifs ont l’impression de s’être fait confisquer leur projet.

Carrés potagers à l’abandon

 

“Clairement, il manque une dynamique de quartier et un suivi des actions dans la durée”.
Selon Jean-Baptiste, pour pérenniser l’engagement des habitants sur le long terme, il faudrait “associer les services des jardiniers de la ville avec les habitants, impliquer tout le monde dès la conception, et insuffler une culture du “faire” aux services municipaux”.

 

Impliquer les habitants dans la durée, un défi difficile à relever

“Faire ensemble” c’est le boulot de Coloco, l’agence d’urbanisme et d’aménagement participatif qui a remporté l’appel d’offre de la Ville de Paris pour la co-construction de la place de la Nation. Son co-fondateur Pablo Georgieff, qui se définit comme un explorateur de la (bio)diversité urbaine depuis 20 ans”, n’a pourtant pas de baguette magique pour que les habitants s’impliquent sur le long terme et poursuivent les expérimentations entreprises pendant les travaux. “Passer du temps sur le terrain avec des animateurs dédiés c’est ce qui marche le mieux, mais ça coûte cher.”
Et aussi, accélérer le changement de culture, faire sauter les millefeuilles hiérarchiques au sein des services de la mairie et réunir ces mêmes services avec les associations, les élus, les habitants…

Porteur du slogan “Jardination : ma nation est un jardin”, Coloco a lancé “les 12 travaux de la Nation”, et créé de nombreuses actions et happenings pour rythmer les différentes phases de travaux et faire venir les habitants : installation d’une ludothèque, promenades exploratoires, co-création de mobilier expérimental, Demolition et Plantation Parties, micro jardin botanique, ateliers à la reconquête de l’espace public… et estime que 400 à 500 personnes ont participé de près ou de loin aux dialogues pendant la co-construction.

A la fin des travaux, Coloco a proposé à la Mairie de prolonger l’animation de la place et d’en faire un lieu de formation, ainsi que d’organiser des brigades d’arrosage avec les habitants pendant l’été. Mais ils n’ont pas obtenu de ligne de commande dans le budget.

 

Du riquiqui et des mégots

Heureusement, certains habitants restent très actifs et moteurs des collectifs en toutes saisons (parmi son fichier de 500 personnes, Jean-Baptiste estime qu’une vingtaine sont réellement actives). Après avoir admiré son pied d’arbre de l’avenue Bouvines on retrouve Annette sur la place à midi, l’échine courbée et les mains dans la terre à ramasser les mégots.
Cette chercheur émérite dans la Santé (surtout ne la pensez pas à la retraite !) pourrait pourtant se contenter de son jardin privatif à quelques pas de là, ou avoir perdu la foi après la destruction d’un de ses pieds d’arbres pendant les travaux. Que nenni ! La végétalisation et le jardinage c’est fait pour être partagé, et ce qu’on a reçu (plantes, graines, privilèges…) s’échange avec la collectivité…

Nettoyer les pieds d’arbre ça maintient en forme…

 

A côté d’Annette, plusieurs parterres plantés par la Ville peinent à pousser et à fournir la verdure tant attendue par les habitants. Pas jolis, riquiquis, bref, pas à la hauteur des attentes.
Il est vrai que certains usages centenaires n’ont pas changé : la Nation reste le terminus favori des manifestations et rassemblements. Depuis plus d’un an maintenant, la place, ses nouvelles pelouses et ses nouveaux parterres végétalisés sont soumis à rude épreuve. Les détenteurs de permis sur la place n’ont d’ailleurs pas le droit de construire une structure autour de leurs pieds d’arbres pour les protéger, contrairement à partout ailleurs où ils y sont encouragés…

Les végétaux ont du mal à pousser dans les nouveaux parterres et pieds d’arbres de la Mairie

 

Malgré tout, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec les pieds entretenus par les habitants et de comprendre la déception de certains…

 

Bilan mitigé pour la participation, mais les initiatives se multiplient

Dernières étapes de la matinée : l’avenue Taillebourg, débitumée (et irriguée !) grâce au budget participatif, mais entretenue par une entreprise et pas par les habitants. Là encore, on sent poindre la déception chez VertNation.
Puis le magasin “Robin des Jeux”. Très actif sur le boulevard de Charonne avec plusieurs fêtes de quartier organisées, trocs de plantes, jeux dans la rue, pieds végétalisés… son patron Robin (!), membre du conseil de quartier Lagny, déplore le manque d’implication d’autres commerçants, et nous explique que la mairie peut avoir un rôle à la fois encourageant (soutien à la démocratie locale…) et limitant (retards, problèmes administratifs…).
Il avait obtenu un financement du conseil de quartier pour mettre des bacs à compost dans la rue, mais la mairie a ensuite refusé. Finalement, ce sont des petits arbres fruitiers qui viennent d’être installés par l’association Vergers Urbains au croisement de la rue des Grands Champs et du boulevard de Charonne.

Les nouveaux bacs de Robin et Vergers Urbains

 

Pour finir, Jean-Baptiste me conseille d’aller voir les pieds d’arbre sur l’avenue Philippe-Auguste. En effet, je ne serai pas déçue : au moins une quinzaine de pieds bien entretenus, fournis en plantes et révélant une créativité certaine jalonnent le parcours entre Nation et le Père Lachaise.

 

Les détenteurs de ces permis ne font pas partie du collectif VertNation mais entretiennent de bonnes relations avec eux. Et c’est peut-être ça la “végétalisation participative” : une multitude d’initiatives plus ou moins spontanées, plus ou moins encadrées et organisées, plus ou moins collectives, mais qui créent toujours des liens entre les initiateurs, et avec les pouvoirs publics, les associations, les commerçants… Un secteur qui tâtonne encore et connaît pas mal de ratés, mais tellement porteur de lien social et de belles énergies !


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